Collège Champ de la Porte - Cercy-la-Tour

Quand l’art permet de penser le monde : un projet autour de la marche, de l’exil et de l’engagement citoyen

Accompagnés par l’écrivain-plasticien Bruno Allain, les élèves de 5e du collège de Cercy-la-Tour ont croisé écriture, arts plastiques et réflexion citoyenne pour créer une œuvre collective mêlant textes et personnages en mouvement.

Au collège Champ de la Porte de Cercy-la-Tour (Nièvre), L’Éducation Artistique et Culturelle occupe une place essentielle dans le projet d’établissement. Convaincue que les apprentissages gagnent en sens lorsqu’ils se nourrissent de rencontres, de pratiques artistiques et de réflexion sur le monde contemporain, l’équipe éducative, en lien avec tous les acteurs publics du territoire développe chaque année de nombreux projets permettant aux élèves de construire une culture commune tout en développant leur créativité et leur esprit critique.

C’est ainsi qu’un projet a invité cette année les 17 élèves de 5e à croiser écriture, arts plastiques et réflexion citoyenne autour des thèmes de la marche, de l’exil et des bouleversements du monde contemporain. Accompagnés par l’écrivain-plasticien Bruno Allain, les élèves ont imaginé et créé une œuvre collective mêlant textes et personnages en mouvement, avant de devenir les médiateurs de leur propre création lors d’une exposition. Une expérience artistique et humaine qui leur a permis de développer leur créativité, leur esprit critique et leur capacité à penser le monde qui les entoure.

À travers ce projet, les élèves ont vécu pleinement les trois piliers de l’Éducation Artistique et Culturelle définis par le ministère de l’Éducation nationale : rencontrer, pratiquer et s’approprier.

En outre, l’écrivain-plasticien Bruno Allain est un artiste compagnon de route de notre établissement. Déjà accueilli à plusieurs reprises dans le cadre de résidences d’écriture soutenues par le Centre National du Livre (CNL), il entretient depuis plusieurs années un dialogue fécond avec les élèves et les équipes pédagogiques du collège.

Rencontrer : découvrir une démarche artistique et dialoguer avec un créateur

La première richesse de ce projet réside dans la rencontre privilégiée entre les élèves et Bruno Allain.

Écrivain et plasticien, l’artiste développe dans son œuvre des questionnements liés à la mémoire, aux déplacements humains, aux migrations, aux fragilités contemporaines et à la capacité des individus à faire société. Son travail artistique, souvent réalisé à partir de matériaux de récupération, interroge notre rapport au monde tout en donnant une seconde vie à des objets du quotidien.

Tout au long du projet, les élèves ont découvert sa démarche artistique à travers ses œuvres, ses textes et les échanges réguliers menés en classe. Ils ont notamment étudié son texte Devant, publié aux éditions du Jaseur Boréal, ainsi que sa sculpture « Devant » représentant des foules en mouvement. Ces deux œuvres ont été découvertes lors des étapes finales du projet afin de ne pas influencer les élèves dans leurs créations écrites et plastiques, l’artiste voulant mener les élèves aux mêmes questionnements qui ont présidés à sa propre création.

Cette proximité avec l’artiste a profondément marqué les élèves.

Plusieurs d’entre eux soulignent ainsi avoir apprécié sa posture bienveillante et sa confiance dans leurs capacités :

« J’ai bien aimé l’artiste Bruno Allain car il a été sympathique et nous a laissé choisir au lieu de nous donner des ordres. »

« J’aimerais refaire ce genre de projet car je me suis bien amusé, surtout qu’on avait du choix et que l’artiste était très sympathique. »

Cette rencontre a également permis de sortir du cadre traditionnel de la relation enseignant-élève pour ouvrir un espace de discussion, de débat et de création partagé :

Une élève raconte : «  Ce projet nous a aussi permis de découvrir de nouvelles choses, de communiquer de notre façon nos idées entre nous, d’interagir, de parler dans des situations avec des inconnus, de répondre aux questions. J’ai découvert aussi une certaine façon de penser au sein de notre classe, peut-être redécouvert « l’ensemble ». Ce travail avec lui nous sort de la base prof-élève, le lien entre l’œuvre et l’écriture et la marche, mais surtout notre imagination, parce que finalement les textes et l’œuvre collent vraiment entre eux. Un projet très intéressant. »

Raphaël Baptiste, professeur de français et d’histoire de l’art, témoigne :

« Le dialogue final et a fortiori la rencontre entre l’œuvre réalisée collectivement avec Bruno Allain et les œuvres de l’artiste ont été particulièrement riches. Sa sculpture en matériaux de récupération, représentant une foule avançant dans une même direction, faisait écho au travail des élèves. Cette correspondance s’est également retrouvée dans les croquis préparatoires, en résonance avec ceux que les élèves avaient eux-mêmes réalisés avant de mettre leurs personnages en mouvement. Tout cela a créé un dialogue fructueux entre la vision du monde portée par un artiste et la pratique artistique des élèves, qui ont pu réfléchir et donner à voir une représentation complexe du monde à travers la proposition qui leur était faite. Ils ont construit ce projet étape par étape, de manière démocratique, avec un partage constant des idées, aussi bien pendant les temps d’écriture que durant les séances de création artistique, jusqu’à la réalisation du support final de l’œuvre. De ce point de vue, les compétences et les connaissances acquises témoignent d’une réelle capacité à travailler collectivement et à s’interroger sur des enjeux d’actualité en utilisant l’art comme outil de réflexion sur le monde qui nous entoure. Ce fut un travail approfondi, accompagné d’une exposition ambitieuse, au cours de laquelle les élèves ont pu confronter leur propre vision du monde à celle des adultes, souvent davantage tournée vers l’espérance. Le regard porté par les jeunes sur les situations d’exil s’est révélé particulièrement lucide. En imaginant et en créant à partir de cette matière, ils ont été amenés à aller au-delà de ce qu’ils ont l’habitude de voir ou d’entendre. »

Pratiquer : écrire, imaginer, construire, créer collectivement

Le projet s’est d’abord construit à travers un important travail d’écriture mené en lien avec les cours français de M. Baptiste.

À partir d’une question simple — qu’est-ce que marcher ? — les élèves ont progressivement élaboré un univers fictionnel collectif. Ils ont réfléchi à ce que signifie avancer longtemps, quitter un lieu, partir sans retour possible. Peu à peu, la question de l’exil s’est imposée.

Comme l’explique Bruno Allain : « Nous avons travaillé sur le thème de la marche et de la foule en déplacement. Dans un premier temps, nous avons réfléchi à ce que signifie marcher longuement, puis pourquoi la foule marche. Fuit-elle quelque chose ? »

Les élèves ont alors écrit plusieurs textes individuels structurés en différentes parties. Ils ont imaginé une foule en mouvement à travers deux points de vue complémentaires : celui d’un observateur extérieur et celui d’un personnage appartenant à cette foule.

Au fil des échanges et des lectures collectives, une histoire commune a émergé.

Les productions ont rapidement pris une tonalité post-apocalyptique. Les élèves ont spontanément évoqué les guerres, les catastrophes climatiques, les déplacements forcés de populations et les incertitudes qui traversent notre époque.

Une élève raconte : « J’ai aimé le fait que nous n’avions pas de règles strictes et que nous étions libres de décider ensemble. J’ai appris à collaborer, à me mettre d’accord avec les autres en votant nos idées. Cela m’a permis de réfléchir et de prendre des décisions. »

Bruno Allain souligne à ce sujet :

« Il est clair que les élèves écoutent le monde, que celui-ci est fait aussi de violences, de guerres, de catastrophes climatiques et qu’ils nous le renvoient à nous, les adultes, comme un miroir. »

L’écriture est ensuite devenue matière à création plastique.

Tout en étant guidés par Christophe Ravignot, professeur d’arts plastiques et Bruno Allain, les élèves ont étudié le mouvement du corps humain à travers des références artistiques majeures : Alberto Giacometti, Umberto Boccioni, Marcel Duchamp, Étienne-Jules Marey, William Kentridge, Henri Michaux ou encore Anne et Patrick Poirier.

Chaque élève a alors conçu un ou plusieurs personnages en marche à partir de matériaux de récupération : cartons, journaux, lettres manuscrites, cartes routières anciennes.

Une élève témoigne : « L’écriture nous a beaucoup aidés à créer nos personnages en repensant aux textes que nous avions écrits. »

Un autre ajoute : « J’ai beaucoup aimé le lien entre les textes que nous avions détaillés en français et les arts plastiques. Cela m’a permis de faire directement le rapprochement et de mieux travailler. »

Le choix même des matériaux portait une signification symbolique forte. Ces fragments de papier, chargés d’histoires et de mémoires, évoquaient eux-mêmes le déplacement, le voyage et les traces laissées par les êtres humains.

« Ce que nous avons écrit est devenu réel lorsque nous l’avons réalisé dans la vraie vie », résume une élève.

Les matériaux ont quant à eux été récupérés grâce à un partenariat entre le collège et les entreprises locales ainsi que le service des déchetteries du secteur.

S’approprier : réfléchir au monde contemporain grâce à la fiction

Une élève raconte : « La collaboration avec mes camarades, les échanges autour du thème de la marche, l’apprentissage de nouveaux mots et la volonté de montrer que le monde n’est pas toujours tout rose ont été très enrichissants. »

L’une des forces du projet réside dans la manière dont les élèves se sont emparés de grands enjeux politiques contemporains.

Bruno Allain explique : « Les élèves écoutent et réfléchissent. Les 5e sont beaucoup plus « avertis » qu’on ne le pense. Ils expriment clairement leur peur, leur colère face au monde comme il va, leur impatience aussi face à l’immobilisme. Ils ne sont pas triste pour autant. Dénoncer peut être joyeux.

Ils ont participé au projet avec beaucoup d’enthousiasme et de sérieux. Il me semble que les deux volets écriture et arts plastiques, travail intellectuel et manuel, leur ont permis de prendre conscience 1. de ce qu’il pense et de ce que la réflexion commune apporte 2. qu’ils avancent et sont capables de belles choses, individuellement, collectivement. »

À partir des textes produits, ils ont collectivement imaginé une foule gravissant un volcan par un chemin en spirale. Une question essentielle est alors apparue : que deviennent ces personnages une fois arrivés au sommet ?

Quatre hypothèses ont été discutées puis soumises au vote :

tourner éternellement autour du cratère ;

entrer dans le volcan et ressortir ailleurs ;

laisser le spectateur imaginer la suite ;

plonger dans le volcan en fusion.

Les élèves ont finalement choisi cette dernière possibilité.

Ce choix, radical, témoigne de la profondeur de leur réflexion sur le monde. Le volcan est devenu une métaphore puissante des crises contemporaines : conflits armés, dérèglement climatique, migrations forcées, sentiment d’incertitude face à l’avenir. Cette œuvre collective révèle un regard particulièrement lucide porté par les jeunes sur les défis de leur époque. Pour autant, ce constat n’est pas synonyme de fatalisme. Le projet a également permis de développer l’empathie, la coopération et la réflexion citoyenne.

« J’ai appris que travailler en groupe, c’est écouter les avis de tout le monde. »

« J’ai appris à collaborer avec mes camarades. »

« J’ai appris à exprimer mon idée et ma pensée à des gens que je ne connaissais pas. »

L’ensemble du processus de création s’est construit démocratiquement à travers des débats, des votes et des décisions collectives.

Selon Bruno Allain :

« Le projet a permis à chacun de construire son objet et de décider collectivement la forme et le sens de la sculpture finale. Un vrai apprentissage de la démocratie. »

Transmettre : des élèves devenus médiateurs culturels

L’aboutissement du projet a pris la forme d’une exposition présentée du 1er au 4 juin.

Loin d’être de simples visiteurs, les élèves de 5e sont devenus les médiateurs de leur propre travail.

Ils ont accueilli les classes du CP à la 4e, leurs familles lors du vernissage, les habitants de Cercy-la-Tour ainsi que les élus du territoire.

Ils ont présenté les œuvres, expliqué leur démarche, répondu aux questions et animé des échanges autour de leurs œuvres. Cette expérience a constitué un véritable exercice de prise de parole publique. Les jeunes visiteurs ont rédigé un texte collectif pour partager leurs impressions comme un petit atelier d’écriture in situ. Cela a permis aux élèves de 5ème de mesurer l’acuité et la précision de la force d’évocation de leurs créations.

« J’ai appris à ne pas stresser face au regard du public. »

« J’ai aimé expliquer notre travail et dire à quoi il servait. »

« J’ai aimé présenter le projet à des personnes que je ne connaissais pas. »

Le regard porté par les visiteurs témoigne de la force de cette médiation.

Un élève de sixième explique :

« Cela m’a fait réfléchir, mais j’espère surtout que cela fera réfléchir les adultes. »

Une autre élève souligne :

« J’ai préféré que ce soient des élèves qui expliquent l’œuvre parce que je me sentais plus à l’aise. »

Les élèves de l’école primaire ont également été marqués :

« J’ai ressenti de la tristesse envers eux, de la peine et des frissons. »

« Cette exposition est la preuve que l’on peut faire beaucoup de choses avec des objets recyclés et même émouvoir. »

Une expérience fondatrice pour les parcours des élèves

Des élèves témoignent de la fierté d’avoir mené à son terme ce projet, fierté et sentiment de légitimité qui revient dans nombre de leurs retours :

« J’ai un peu aimé ce projet car c’est une petite réussite de voir des personnes venir regarder notre travail. »

« J’ai beaucoup apprécié ce projet, car en classe nous ne faisons jamais des choses aussi approfondies et poussées. »

« Je pense qu’il faudrait généraliser davantage ce type de création, car cela développe l’esprit créatif et critique. Ce type de projet devrait être encore plus présent afin de permettre des créations simples qui aident à se calmer et à mieux comprendre certaines matières. »

Cette exposition a également été rendue possible grâce à l’engagement de notre commune au service de la réussite de nos élèves et de l’accompagnement de nos projets, ici, le prêt d’une vraie salle d’exposition la Maison Martin par la municipalité de Cercy-la-Tour a permis aux élèves de présenter leurs travaux dans un véritable écrin et d’investir une galerie avec leur œuvre collective et leurs textes affichées en écho pour l’occasion.

En associant littérature, arts plastiques, réflexion citoyenne, développement durable, expression orale et médiation culturelle, ce projet illustre pleinement les ambitions de l’Éducation Artistique et Culturelle. Les élèves ont rencontré un artiste, pratiqué différentes formes d’expression et construit une réflexion personnelle sur le monde contemporain. Ils ont développé leur créativité, leur capacité à coopérer, leur esprit critique et leur confiance en eux. Surtout, ils ont découvert que l’art peut être un outil pour comprendre le monde, interroger les réalités contemporaines et imaginer collectivement des réponses aux défis de demain.

À travers cette foule avançant vers un volcan, c’est finalement une génération qui s’interroge sur son avenir et qui, grâce à la création artistique, apprend déjà à prendre sa place dans le débat citoyen.

Le projet en bref

Ce projet réalisé par dix-sept élèves de 5e a été mené par Raphaël Baptiste, professeur de français, et Christophe Ravignot, professeur d’arts plastiques, avec les interventions de Bruno Allain, écrivain et plasticien. Il a totalisé une quarantaine d’heures de pratique pour chaque élève et a été rendu possible grâce au CLEA, porté par la Communauté de Communes Loire Bazois Morvan et soutenu par la DRAC Bourgogne Franche-Comté.

 L’exposition finale des travaux des élèves en correspondance avec celle Bruno Allain s’est tenue du lundi 1 juin au jeudi 4 juin 2026 avec un vernissage avec les familles et les élus, et des créneaux de visite pour les élèves du CP à la 4e ainsi que pour les habitants.

Contact

article proposé par Raphaël Baptiste, professeur de français, coordonnateur du projet

raphael.baptiste@ac-dijon.fr

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